GILBERT ADAMSKI-DUFLOT

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44 ème missive - LA COMMUNE DE PARIS

11/05/2021

Dans la toute première missive publiée sur ce site en novembre 2013 j'évoquais Jules Itier ce receveur des douanes qui se vit commander un reportage photographique par Louis-Philippe, dernier roi des français et qui régna sur notre pays pendant 18 ans, entre les barricades de 1830 et celles de 1848. Jules Itier aurait ainsi été le premier reporter photographe devant l'histoire.

Un peu plus tard, lorsque les parisiens élevèrent à nouveau des barricades en 1871, la photographie avait déjà un quart de siècle d'existence et cela s'appelle la Commune de Paris. En ce temps-là, l'information circulait grâce aux journaux imprimés. Des dessinateurs forçant souvent le trait ajoutaient leurs visions des évènements relatés, même s'ils n'en avaient pas été témoins. C'est l'imagination et la ligne éditoriale qui tenaient le crayon. Les épreuves photographiques coutaient cher et n'étaient pas beaucoup diffusées.

La Commune de Paris est un terrible moment historique mais dont la nature et l'ampleur nous sont en quelque sorte masquées par les deux guerres mondiales qui ont suivi. La France était occupée par les prussiens, le peuple parisien voulait se battre contre l'ennemie et en même temps modifier l'ordre social inégalitaire. Cela devint une sanglante guerre civile qui opposa les Versaillais aux Fédérés.

Ca n'est que récemment en regardant des reportages sur le sujet que j'ai pris conscience de l'importance des destructions opérées par les communards. Je n'avais en mémoire que leur courage et la justesse de leur action. Dans ma jeunesse j'avais lu Jules Vallès et j'étais son féal comme aurait dit Rimbaud. J'avais une vision romantique de ce moment sanglant, peut-être un peu à cause de Victor Hugo dont la parole puissante est toujours enchanteresse. Mais la Commune fut une guerre civile qui se termina par un massacre commis par les versaillais, lesquels doublèrent la mise en matière de violence et d'injustice. Qui veut aujourd'hui tout connaître sur ces faits historiques trouvera bien entendu chez son libraire les livres qui conviennent. Pour ma part, j'en arrive bien sûr à la photographie.

Deux photographes ont laissé leurs noms dans cette épopée tragique. L'un a servi les Communards, l'autre a servi Thiers et les Versaillais. L'un a traité honnêtement ses sujets, l'autre a falsifié ce qu'il montrait. Le premier est mort jeune et sans le sou, le second a vécu richement. Tous les deux nous ont laissé des images de la Commune. Ils ont en quelque sorte donné à la photographie le premier rôle, et relégué au passé les gravures et dessins illustratifs.

Bruno Braquehais et Ernest Appert sont des pionniers de la photo et il me semble qu'ils ont été l'un et l'autre dépassés par l'histoire, livrés à leur passion ils ont été entrainés au-delà de leur propres limites. Humainement l'un vaut mieux que l'autre et de loin mais nous avons des photos précieuses venant de l'un et de l'autre.

Il suffit, - faites-le - d'écrire leurs noms sur un moteur de recherche pour se trouver plongé dans la Commune. Celles d'Appert ont souvent été modifiées par lui-même sans attendre l'époque des logiciels de retouche. Ainsi pour servir la propagande de Thiers et des Versaillais il réunissait artificiellement des personnes en un lieu donné. Il les ajoutait, comme cela s'était fait un peu plus tôt mais en peinture pour le sacre de Napoléon Bonaparte. Il en usait parfois avec tant d'exagération que la photo comportait quasiment un aveu de mensonge... par exemple, augmenter tellement le nombre de Fédérés composant un peloton d'exécution que la balistique la plus élémentaire établirait que le premier rang des tireurs aurait été atteint par le dernier.

J'ai un faible pour les photos prises par Braquehais. Cet homme n'avait rien d'un calculateur intéressé, il photographiait parce qu'il croyait en la photo et en la vérité. Je me laisse facilement émouvoir par ses clichés de ce Paris martyrisé.

La prochaine fois que j'irai me promener aux Tuileries, au lieu de me sentir dans un éternel jardin et d'y photographier les belles et les chats qui passent ou les autres splendeurs, je saurai qu'il y avait là un immense bâtiment qui emplissait tout l'espace. Se promener en sachant l'histoire amplifie le voyage.

43 ème missive - Qu'enfin reviennent les paysages !

19/03/2021

La lumière nous arrive souvent de la pensée des autres. Nous nous l'approprions volontiers parce qu'elle révèle ce qui déjà était en nous.

Imaginez, qu'un rayon de soleil perce les nuages et s'insinue par les persiennes closes d'une maison de campagne. A l'instant même, la table, les chaises, le vaisselier, la cheminée, sortent de l'ombre. Le rai de lumière les a révélés mais tout était déjà bien là. Il en va ainsi dans nos têtes.

La peinture de paysage a disparu au XXème siècle, elle n'avait plus cours, n'intéressait plus. Dans ce même long moment les sociétés humaines n'eurent plus de respect pour la nature. Ce fut un siècle ignominieusement saccageur et pollueur.

J'ai entendu dire quelque chose comme ça à la radio (1) il y a quelques semaines. Je me suis alors étonné de n'avoir pas moi-même déjà formulé cette pertinente assertion. C'est vrai, les siècles précédents le vingtième aimaient à représenter les paysages, parfois en posant le chevalet au bord d'un champ de tournesols ou face à une montagne ou bien en réinventant le panorama somptueux d'une antiquité fantasmée.

Historiquement, le paysage a d'abord été dévasté avec fureur par la Grande Guerre. Elle a ouvert la voie du surréalisme, du dadaïsme et autres postures de désespoir.

Lorsqu'à 18 ans, j'apprenais à conduire, monsieur Dolorenzi qui tenait une auto-école à Montreuil-sous-Bois, m'avait dit :
« attention, on va vers ce que l'on regarde... » précisément je regardais l'autobus que j'allais croiser et m'en approchais un peu.

Si l'on ne représente plus le paysage c'est qu'on ne veut plus le voir. Ne plus aller vers lui. C'est ce qui s'est passé. A force de guerres, d'innovations malfaisantes, d'industries pétrolières, de tourisme de masse (2) la biosphère est en souffrance.

Aimer la nature aujourd'hui, ça n'est même plus la peindre, c'est la laisser tranquille (3)

J'en viens, comme toujours, à la photographie, qui est la petite sœur turbulente de la peinture. Elle est moins sentimentale que son aînée, elle est plus réaliste.

Je fais personnellement peu de paysage (4) pour la raison que j'estime le résultat trop éloigné de la réalité censée être reproduite. Soyez face à la mer, face au Canigou ou au cœur de la forêt des Landes... vous êtes submergé par une émotion rafraichissante, énivré par l'immensité, vous ressentez davantage le bonheur de vivre... Clic... vous avez déclenché et la photo est dans la boite. Le paysage est replié dedans. Lorsque vous ouvrez le fichier jpeg que voyez-vous ? Rien. Le rendu est à mille lieues de l'intensité réelle de l'océan, de la montagne ou de la forêt. La photo sait dire le paysage mais ne sait pas le rendre.

La peinture y arrive mieux, bien qu'elle l'inscrive également dans un cadre. Est-ce dû à la réalité matérielle de la matière colorante, à l'épaisseur du coup de pinceau ou de l'empâtement fait au couteau ? Ou bien encore est-ce à cause du temps prolongé de l'exécution et qui continue de vivre ou alors est-ce parce que sur la toile il y a moins de réalisme et que ce recul ramène à la sensation ?

Convaincus de tout cela, observons l'évolution du travail des peintres d'aujourd'hui. S'ils se remettent au paysage, si cela redevient courant, si le marché de l'art s'en empare, alors ce sera le signe que peut-être nous saurons sauver notre minuscule planète, possiblement unique dans l'univers.

(1) « Répliques » France Culture – 23 janvier 2021.

(2) Un paysage fabuleux foulé quotidiennement par deux mille personnes, perd tout son charme et toute sa sublime sauvagerie.

(3) voir ce que fait l'association ASPAS (Vercors Vie Sauvage) pour le paysage vrai.

(4) Je ne parle pas de paysages urbains, terme qui frise l'oxymore.

42 ème missive - Effeuillage

13/01/2021

L'occasion de parler photographie, ne nous est pas si souvent donnée dans ce monde pourtant saturé d'images. L'autre jour et cela fait plaisir, sur France Culture était invitée une photographe dont le curriculum vitae détaille qu'elle exerce un rayonnement international.

Elle s'appelle simplement "Flore", nom de baptême qui tendrait à nous conduire via Brassens chez François Villon et "Flora la belle romaine".

On s'arrête en chemin pour une Marguerite, et si ça n'est pas l'innocente pâquerette de Brassens, celle qui fit scandale sur l'autel, c'est une autre Marguerite celle qui fit scandale en littérature.

Flore, s'est lancée sur les traces de Marguerite Duras en même temps que sur celles d'une partie de sa propre lignée. Elle a titré le résultat " L'odeur de la nuit était celle du jasmin".

Elle explique à propos de ce titre en répondant à Tewfik Hakem le producteur de l'émission, qu'avec la photographie elle ne peut pas donner l'odeur, qu'elle peut certes éveiller les sens par l'image mais pas celui de l'odeur…Alors dit-elle, la donner en amont, permet de plonger dès le début, le spectateur dans une ambiance.

J'adhère sans réserve à cette idée selon laquelle, un titre joue un rôle de gouvernail et qu'il embarque discrètement les visiteurs dans l'ambiance nécessaire.

Flore sur les traces de Duras est partie en voyage dans le passé pour saisir avec son objectif, l'Indochine d'il y a 100 ans. Mission évidemment impossible que j'avais à mon échelle affrontée voilà une petite dizaine d'années, en Artois où j'étais parti à la recherche des lieux de vie de ma famille maternelle, et précédemment en quête de ma maison natale à Romainville.

Comment faire des images qui auraient dû être prises dans un temps antérieur ?

Flore répond à peu près ceci : " Par la manière dont on les tire…le flou, le noir et blanc. Faire croire… je tire tout moi-même sauf l'héliographique… argentique, pigmentaire…"

Elle évoque ensuite le vide dans ses photos de paysage et l'assimile à une "représentation du silence". Le silence me paraît être en effet un frère du vide… ni l'un ni l'autre n'appartiennent pourtant à la famille du néant, le silence et le vide sont le plus souvent habités.

Ce que j'ai ressenti moi-même en prospectant les temps révolus et que sans doute chaque personne qui va un appareil photo en bandoulière, éprouvera à vouloir observer le passé, est bien exprimé par Flore. Elle dit par exemple que ce qu'elle donne à voir serait des souvenirs qu'elle aurait pu avoir mais qu'en vérité c'est selon son cœur… qu'il est rare que la chose qu'on cherche soit au vrai endroit.

Nous autres photographes sommes-nous légitimes à réinventer ce qui fut mais qui n'est plus et comment réaliser ce miracle ?

Elle cite Eugène Smith, la photo c'est 10% de prise de vue et 90 % de tirage… (aujourd'hui nous parlerions plutôt de post-production).

C'est ainsi, qu'un siècle évaporé peut s'entre-laisser voir et c'est ainsi que par la prestidigitation photographique le temps peut revenir.

Photographier l'Indochine aujourd'hui pour évoquer celle d'il y a cent ans ou photographier le bassin minier aujourd'hui pour tenter de rencontrer celui d'il y a 100 ou 150 ans est une recherche de vérité par essence. Le résultat n'est pas la vérité vraie, il s'agira d'une simulation expérimentale mais ce ne sera pas un mensonge ou un bobard. L'intention est la vérité et en l'absence de possibilité de voyager dans le temps ces photos s'approchent de ce qui a été, elles tendent à la vérité.

La peinture peut être une invention totale, c'est son droit et c'est sa loi mais la photographie à mon sens doit se tenir du côté de la réalité.

Je n'ai pas pu voir pour cause de pandémie, l'exposition des photos de Flore et j'en suis déçu évidemment. Sa démarche cependant me séduit par elle-même. Ce défi et ce besoin d'aller chercher ce qui n'est plus, mais que nous portons en nous, me plait bien.

Ce qu'on restitue n'a peut-être au fond qu'un lointain rapport avec la réalité historique mais la photo le rend vrai parce qu'elle parle notre langage. Cette posture-là n'est-elle pas celle que nous avons tous face à l'existence, une constante réinvention du vrai ?

41 ème Missive - VICTORIA, MISHA, ALEXANDER et les AUTRES

07/11/2020

« La photographie est devenue le moyen d'expression privilégié de toute une génération d'artistes »

« La Russie dans l'objectif » film-documentaire d'Alexander Abaturov, jeune réalisateur russe, est passé sur ARTE voilà quelques semaines. Il présentait en 2017 le travail de quelques photographes.

J'avais pris l'émission au vol, tout en faisant mes bagages au terme d'un petit séjour vacancier. Je fus aussitôt happé par ce que j'entendais et voyais sur un tout petit écran de télévision qui de surcroît captait mal… « La Russie est avant tout un paysage utopique, c'est l'utopie collective qui ne s'est pas réalisée » c'est le photographe Alexander Gronsky qui parle … « à cause des relations des gens à l'espace et non pas pour des raisons matérielles ».
De retour chez moi, j'ai visionné toute l'émission sur ARTE.TV
Plusieurs photographes prenaient la parole…

Danila Tkachenko, (c'est un homme) né en 1989 est à la recherche de symboles déchus… en 2017 il a repris le quadrangle de Malevitch sous forme d'une installation en bois de 6 m de haut. Il dit que la Russie est un pays adolescent où tout recommence sans cesse… on ne sait pas profiter de notre expérience. Il ajoute « Le pouvoir essaie de toutes ses forces de nous ramener au moyen-âge mais ces grands espaces sauvages nous sauvent parce qu'on peut se cacher dans ces forêts… quand je voyage en Europe je trouve tout très rationnel et je m'ennuie beaucoup ».

Vient le tour d'Alexander Kuznetsov, ancien champion d'Alpinisme et aujourd'hui photographe déclare « Ici il n'y a que la montagne, toi, tes amis, ton itinéraire ». Il a montré la Sibérie, son apparence et ses paysages puis il a cherché à révéler le monde intérieur de ces espaces. Il ajoute « ma série sur les ouvriers montre les rouages du système…/… ils travaillent dans un cadre si dur qu'il ne leur reste plus de temps pour la part humaine de leur travail ». Kuznetsov termine par cette confession « je photographie des vies potentielles que j'aurais pu avoir, je m'imagine dans toutes ces situations, mon sujet c'est l'homme privé de liberté.

Victoria Ivlena, se définit comme une militante engagée. Aventurière humaniste elle est la seule photographe à avoir obtenu le droit de photographier Tchernobyl (Ukraine). Le temps lui était compté, elle disposait d'un quart d'heure.

Misha Domozhilov, nous explique qu'il a commencé par la thématique du sport, puis l'agression, la foule, le fanatisme et plus tard le thème de l'identité « on était des soviétiques, aujourd'hui qui est-on ? Des Russes c'est quoi, sang russe, langue russe ?». Ensuite il a entamé un autre cycle « l'histoire d'un personnage particulier que je suis ». Pour finir il a depuis l'Ukraine traversé la Russie vers l'extrême Orient pour réaliser un reportage sur l'élevage des grues.

Oksana Yushko est une photographe russo-ukrainienne installée à Moscou. De formation scientifique elle est devenue journaliste professionnelle. Elle semble être douée pour beaucoup de choses et a accumulé des prix et récompenses. Le film « La Russie dans l'objectif » nous donne un aperçu de son projet « Volga » couple de néo-ruraux au bord du fleuve Volga.

Une chose m'a frappé en visionnant le documentaire d'Alexander Abaturov et en allant voir quelques images de chacun des photographes qu'il avait choisis. J'ai eu l'impression d'entendre une chorale. Pour dire cela autrement… ce pourrait-être le travail collectif d'un photo-club. C'est la limite de l'art photographique, l'artiste est totalement assujetti à son boitier et à ce que le champ de vision de l'objectif embrasse. Dépeindre un même pays conduit à une indifférenciation de style… les peintres au contraire peuvent poser leurs chevalets cote à cote sans craindre de se confondre entre eux. En revanche, la confluence du travail de ces photographes russes ou ex-russes augmente incontestablement la force universelle de leur discours en image. Comment ne pas partager leur regard ?

40 ème Missive - La Photo Dévolue

17/09/2020
Je serais surpris d’apprendre qu’une seule fois, même par hasard, ma mère ou mon père auraient un jour fait une photo. À la maison il n’y eut jamais d’appareil de prise de vue. Mes parents se contentaient de celles qu’on voulait bien leur donner. Ils les gardaient dans une boite à chaussures avec quelques photos scolaires. C’était notre album de famille (1).
Malgré ce qui précède, je vais sur le champ créditer ma mère de la photographie qu’elle fit à l’automne 1955. C’est bien étrange direz-vous ? Techniquement, il s’agirait d’une image argentique mais sans négatif, d’une séquence bien cadrée mais jamais tirée sur papier. Elle pourrait figurer sur une planche-contact dans les archives de Boubat, Ronis, Doisneau ou de n’importe quel autre regardeur du groupe des humanistes.

Voyez ! C’est la représentation en perspective d’une sente dont le point de fuite va buter au loin sur le mur d’une petite usine qui se nomme « la Verrerie du Bois ». Une fillette et un garçonnet s’y dirigent en se tenant par la main, ils ont 5 ans à peine. Ils marchent contractés, ce sont les premiers jours d’octobre et les premiers jours d’école. Une femme les accompagne.

Écoutez ! La petite fille s’appelle Anita Perez et le petit garçon c’est moi. La grande personne se prénomme Huguette elle est la maman d’Anita (2). Ce qui tient lieu d’objectif, ce qui saisit pour toujours cette scène ce sont les yeux de ma mère qui depuis le portail métallique de notre maison nous regarde partir vers l’école.
Cette scène elle me l’a rapportée quelques vingt ans plus tard et elle s’est muée en photographie dans mon esprit … Ma mère ajoutait que nous n’en menions pas large nos cartables à la main et qu’elle-même était émue. Elle avait 33 ans lors de la prise de vue de cette photo qui n’existe pas mais que j’ai reconstituée, révélée et fixée dans ma mémoire. Je connaissais les lieux et c’était d’autant plus aisé.
Ce qui est vrai pour la photo peut l’être aussi pour la peinture. J’en veux pour preuve cet extrait d’un poème de Francis Jammes (3) :
La jeune fille prend des leçons de printemps,
dans le tableau que j’ai,
dans le tableau où l’on dirait qu’il a neigé
des roses ;
…des leçons de printemps… du moins je le suppose,
et joue du violon sous des géraniums blancs

Ce tableau que possédait le poète, je ne l’ai pas vu… mais sa brève description permet de bien l’imaginer… si je savais peindre je poserais une toile blanche sur mon chevalet et je jouerais à l’impressionniste pour faire renaître la scène qu’il décrit si bien. Je l’imagine au mur, ce tableau que j’ai désormais moi aussi en possession.
Une peinture, une photo, une vision peut ainsi n’exister que par la pensée et se transmettre. Il est possible de conserver dans sa mémoire une image dématérialisé, une photographie dévolue.

(1) j’avais traité ici même ce sujet dans la missive 009 datée du 1erjanvier 2014
(2) Huguette était l’une de nos voisines, son époux se prénommait Marcel et Anita avait un petit frère, Jean-Louis.
(3) « la jeune fille prend des leçons de piano » - Poésies Diverses – Clairières dans le ciel. Francis JAMMES.

39 ème missive - L'autoportrait d'Edwige

24/08/20
N 39 -

Dans le train du retour l’autre semaine, je regardais sur l’écran minuscule de mon téléphone, l’image que tu m’avais envoyée, de ton sein nu. Photo pudique, statique et trop sage, presque solennelle. Aurais-je su, te photographier différemment, exprimer par un cliché plus brûlant la part de toi qui se dévergonde au lieu de cette image pieuse et quasi-virginale ? On ne le saura jamais.
Tu me dis avec amertume ou par coquetterie, qu’il n’existe que de rares photos de toi, malgré tout c’est cette image sans visage que tu m’as adressée après que j’aie dit que je n’en possédais pas de toi. Ce sein ainsi montré n’est pas une image érotique mais bien plus, c’est celle d’une sensibilité secrète, d’un désir d’archet sur une corde tendue à l’octave. Ton visage eut-il moins montré de toi que ce petit sein blanc ?
Certes tu avais le souci d’éviter la banalité d’un portrait de « photomaton », mais tu aurais pu alors tout aussi bien m’offrir ta bouche, ton s exe, tes yeux ou ton pied... voire le reflet dans un miroir d’une posture érotique, ... tu as préféré ton sein pur et nommer le message « je te donne mon cœur ».
Si cette image, ce sein tendre, cette douceur que je range au côté d’une représentation d’Agnès Sorel* te décrivaient vraiment, tu serais un être moins dissipé, plus attentif, plus littéraire. La poésie émouvante, la douceur intelligente, la surprise et la pointe d’humour contenues dans cette image rassemblent ce que j’aimais en toi, mais que tu ne cultives pas suffisamment.
Les histoires d’amour ne finissent pas forcément bien mais je ne sais rien de plus beau que cette fin-ci. Je t’en souhaite et m’en souhaite bien d’autres. Bisous.

G.

*La Vierge à l’enfant de Jean Fouquet

38 ème missive - Le Cartier-Bresson d'outre-Atlantique

28/05/20
N38 –

Je ne me souvenais de Bruce Davidson, que de ses prises de vues en couleur dans le métro new-yorkais. J’avais eu l’occasion de voir ces photos-là, à la Galerie Municipale du Château d’Eau à Toulouse il y a fort longtemps.

Ce matin j’ai pris au hasard dans le rayon photo de ma bibliothèque l'un de ces petits livres très bien faits de la collection « photo poche » du centre National de la Photographie. Ce fut le numéro 14. Je me suis aperçu que c’était un ami, Didier, qui me l’avait offert en décembre 1984 et y avait ajouté une courte dédicace « Le Cartier-Bresson d’outre-Atlantique ».

Dans les pages de ce petit livre que j’avais fini par oublier, on ne trouve aucune des images que j’évoquais du métro de New-York. Je le redécouvre donc et en effet Bruce Davidson est bien un photographe humaniste, au même titre que Cartier-Bresson, Willy Ronis ou Édouard Boubat.

Sa photographie cependant m’apparaît moins divertissante que la leur, la pauvreté et parfois la solitude des sujets qu’il a immortalisés ne sont pas vraiment différentes de celles de nos humanistes de référence, mais elle semble les atteindre plus profondément. À New-York et ailleurs aux USA traine une sourde désespérance que même parfois un sourire ne parvient pas à masquer. En revanche ses magnifiques photos du « gang de Brooklyn » échappent à cette tendance car on ressent les liens qui unissaient ces jeunes gens, on se croirait dans « West Side Storie » même si cette comédie musicale se jouait dans un autre quartier de la ville, Manhattan.

Ses séjours en France ou en Grande-Bretagne le rattachent de fait au mouvement « humaniste » lancé par des photographes français… la « veuve de Montmartre » ou bien, ces enfants qui en 1960 jouent dans les « corons » quelque part en Angleterre pourraient être de Doisneau ou Izis.

Au pays de Galles en 1965, Bruce Davidson a photographié une cinquantaine d’ouvriers mineurs au pied du chevalement. Tous casqués ils regardent l’objectif… toutes les paires d’yeux sont surmontés d’une lampe frontale allumée. On croirait le public d’un concert contemporain. Ce fut d’abord la flamme jaune et nue des briquets que les spectateurs tendaient vers la scène puis elle a été remplacée par la lumière blafarde des écrans de téléphones… ce cérémonial un peu benêt mais sympathique me semble exprimer un besoin de communion que nos sociétés où règne la compétition individuelle rendent impossible.

En 1965 ce que le photographe figea, ce sont des « gueules noires » qui ensoleillaient les lieux. Ces hommes qui travaillaient sous terre n’étaient pas venus au spectacle. Ils avaient allumé leurs lampes comme on allume une enseigne, pour affirmer leur présence, à moins que ce ne soit le photographe lui-même qui ait eu cette belle idée.

37 ème missive - Coup de Théâtre

29/03/20

Ma génération, «my generation» n’avait pas connu de guerre en France et puis voilà que le monde s'échauffe et que la planète monte en température. Avec talent et prise de risque les photojournalistes rendaient compte des combats sur les différents terrains où des humains s'entretuent. Ils montraient chaque année des scènes qui font froid dans le dos, qui exposent le fond de la misère humaine, les victimes civiles, les innocents, les gens perdus… Par-dessus tout ça le civil ours blanc ou le civil thon rouge connaissent leur fin du monde…
Cette fin du monde que l'on sait venir mais qu'ignore la macro-économie mondiale, ce malheur écologique qui devrait rendre archaïque tout conflit si l'Homme était naturellement bon, cette fin du monde arrivera sans tarder. Il me souvient d'une annonce de fin du monde lorsque j'étais enfant… mes parents en rigolait… c'était risible, ça ne l'est plus.

Je m’souviens que j’marchais
Que j’marchais dans une rue…

…C’était plein de couleurs De mouvements et de bruits Une fille m’a souri
Et je me souviens que j’la suivais
Je la suivais…

Coup de théâtre, un virus portant couronne est arrivé il y a peu. La machine infernale se grippe, la croissance est en péril, des milliards sont mis sur la table pour contrecarrer les méfaits du covid-19, nos modes de vie soudain s’inspirent des siècles passés. Des gens meurent, la terre respire mieux, nous sommes confinés, inquiets ou angoissés, l’ours polaire reprend espoir… nous sommes en guerre… alors c’est donc ça, finalement ma génération aura aussi sa guerre ?

Et puis voici Que dans le ciel bleu de midi
De plus en plus fort j’entendis
Comme arrivant de l’infini
Ce drôle de bruit Ce drôle de bruit

Connaissez-vous… oui bien sûr, cette chanson de Nougaro intitulée « Il y avait une ville » ?

Le toulousain y évoque «un silence à hurler, à la place ou il y avait une ville qui battait »

Certes le corona virus n’est pas une bombe atomique comme dans la chanson mais pour nous, enfants de la paix, enfants gâtés, parfois pourris, ce gel soudain de la vie et cette sombre menace dont l’ombre porte sur plusieurs semaines, nous fait reprendre, pour un temps au moins, le sens des réalités. La liberté que nous prenons parfois pour un jouet et le bonheur que nous croyons nous être dû, marquent leur territoire et nous font la leçon.

Et la photo dans tout ça ? Rester chez soi est une injonction fort rébarbative, et surtout pour qui travaille principalement, « l’humain », « le paysage » ou « l’évènementiel ». Que reste-t-il de nos amours de prises de vue dans le confinement ? Précisément le confinement. Si j’étais maire ou responsable culturel disposant d’une salle d’expo je lancerais un concours sur ça, « photographier votre confinement ». En tous cas, n’imitons pas ceux qui confondent liberté et j’men-foutisme, il est des temps où les actes de chacun peuvent être responsables et intelligents ou imbéciles et criminels.

36 ème missive - Plénitude et polychromie

12/12/2019

Christian Boltanski est un artiste contemporain dont le travail me parle. Il n'est pas tant un plasticien qu'un lanceur d'alerte, il dénonce l'évanescence du temps et la peur de l'oubli des humbles.
J'avais eu l'occasion de voir son travail à Berlin et de découvrir combien une œuvre pouvait conduire à la méditation. Les installations de cet homme-là illustrent à quel point l'art contemporain si détaché de l'objet artistique déplace l'émotion du côté de la réflexion.
A Berlin donc, au 15 de la Grosse-Hamburger-Strasse on trouve une "dent creuse" un immeuble manquant, the "Missing House" dans la continuité de cette artère urbaine. L'immeuble a été détruit en 1945 par un bombardement. Boltanski a recherché et retrouvé les noms des habitants de cet immeuble dont certains étaient morts en déportation et d'autres qui avaient squatté les appartements libérés étaient mort sous le bombardement. L'œuvre est ici essentiellement le vide, plus qu'un tableau ou une photo non figuratifs, au-delà de l'abstrait, c'est ce vide qui interpelle et qui fait entrer en méditation. Cet artiste compte sur la méditation du spectateur pour donner vie à son œuvre.
Pour le photographe que serait le vide, qu'est-ce qui pourrait bien faire entrer en méditation ?
Pierre Soulage va avoir cent ans dans quelques jours, cet autre artiste contemporain produit des toiles noires. Rien que du noir, pas même l'élémentaire noir et blanc de la photographie première. Son travail est exposé à Paris en ce moment. Il a conceptualisé la lumière du noir, ce petit reflet, sorti de l'obscurité comme l'âme sortirait du sombre fatras de nos existences.
Le vide là-bas et le noir ici… comme nous sommes loin de l'impressionnisme et du jaillissement ! La réflexion profonde manque souvent de couleur, seule la légèreté même feinte possède des bleus, des verts et des rouges. Je songe en cette fin d'année que mieux vaut être léger et en couleurs que profondément triste. La tristesse n'a pas de connivence sérieuse avec la vie, avec la nativité, seule la joie est belle… pas n'importe laquelle… la joie doit être profonde et en couleurs ! Quadrature du cercle !
Joyeuses fêtes, plénitude et polychromie !

35 ème missive – La lumière

12/09/2019

C'est une chambre technique de grand format mais vue de côté ce pourrait être un super bandonéon, au soufflet grand étiré destiné à faire danser le tango. Je regarde depuis l'emplacement de la plaque sensible et j'aperçois au bout du tunnel le cercle lumineux de l'objectif. Ici la photographie n'est cependant pas le sujet principale, le sujet c'est le métier de photographe un petit jeune parmi les autres savoir-faire exposés. C'est en Ariège, à Montgailhard près de Foix, plus précisément aux Forges de Pyrène, un attrayant musée des métiers anciens.
Entre farandoles d'outils silencieux et géniales trouvailles, les siècles d'avant la modernité dévastatrice font sans le savoir l'éloge de la sagesse. Donner du temps au temps, prendre le temps comme on prend un verre, soigner l'objet que l'on fabrique, le connaître personnellement… si l'on devine que la fatigue devait parfois accabler les travailleurs, on se répond que le burn-out y était inconnu et que du reste notre langue n'avait pas même façonné de mot pour le dire.
Le photographe passait dans les villages tirer le portrait du menuisier, de la vannière ou du charron. Le bougre se déplaçait de village en village comme le montreur d'ours le faisait encore au 19 -ème siècle.
La forge est le clou du spectacle. Tandis que la plupart des métiers sont concentrés dans de modestes ateliers reconstitués, le forgeron en personne montre son travail dans la vraie forge. Cet homme de feu a curieusement pour principale associée l'eau de la rivière qui meut le soufflet et actionne le puissant marteau hydraulique… une roue à aube transforme le courant de la rivière en force rotative tandis qu'un jeu de cames le change en mouvement alternatif. Le fer rouge qui sort de la forge est battu sans effort… les visiteurs photographient ces prodiges. Ils s'attardent aussi dans l'atelier du maître verrier qui est également là en personne. Je songeais que lui aussi comme le photographe travaille avec un précieux matériau : la lumière.
La lumière est parfois sombre, je ne pense pas à Pierre Soulage en écrivant ceci mais à Robert Frank ce maître de la photographie qui vient de disparaître à l'âge raisonnable pour ce faire (?) de quatre-vingt-quatorze ans. La photo de cet homme qui me vient en premier lieu à l'esprit n'est pas issue de sa série sur les américains. Celle qui m'a le plus frappé avait été prise à Londres. Voici l'image : Une rue sombre qui ressemble à celles de nos corons de Calonne-Liévin ou de Lens, respire mal sous le ciel couvert, un corbillard au premier plan est garé les portes arrières restées grandes ouvertes… du même côté sur le trottoir luisant, à cinquante mètres un petit écolier capé s'éloigne en courant. Il s'enfuit c'est évident, il s'est échappé de l'horrible véhicule, il a vaincu la mort et sauvé son existence par une fuite courageuse et mutine vers le vrai bout de sa vie, beaucoup plus loin…
Je regarde cette photo, triste de prime abord, comme une illustration du bonheur d'échapper au pire. Elle raconte la joie de courir et celle de goûter la vie. Je ne possède pas de droits sur cette photo et je ne peux donc pas vous la montrer ici mais vous la retrouverez par l'Internet. Un étui de guitare vide et grand ouvert évoque ci-dessus cette même idée du refus de l'enfermement et sous-entend que la guitare a pris le large.

34 ème missive - Photo et visions subjectives

08/08/2019

J'ai gardé par devers moi une phrase prononcée par un photographe au gré d'un zapping anodin : "La photo me montre ce que je cherche".
Ce propos me frappe, je partage évidemment cette appréciation. J'ai un important stock de photos numériques faciles à faire défiler, à regarder, à recadrer et à reclasser. Je m'en donne à cœur-joie !
Je les redécouvre, je les revois avec des yeux parfois différents de ceux de la fois précédente, un mois, trois ans ou quinze ans plus tôt. J'y décèle des choses, je déniche un sens, une allusion ou une insistance que je n'avais pas remarquée jusque-là.
Cette formule "La photo me montre ce que je cherche" m'évoque une idée sortie de la "Programmation Neuro Linguistique" (PNL). Je retiens surtout dans le fatras de cette méthodologie moderne la question de la subjectivité qui parasite tout propos.
Je m'explique, la PNL m'enseigne que je ne comprends ce que j'ai dit, qu'en observant la réaction de mon interlocuteur à ce que j'ai dit. Ainsi tout dépend de l'autre, de son état. Ma phrase anodine devient une maladresse, une offense ou un compliment en fonction de lui (ou d'elle).
La réaction d'autrui y compris démesurée ou à contresens me révèle au moins une parcelle du contenu de mon discours. Je ne suis pas psychologue je n'irai pas plus loin et je retourne à la photo.
Comme un interlocuteur celle-ci est subjective (indépendante du photographe auteur de la prise de vue). Elle lui révèle ce qu'il cherche… C'est une mise en abyme* en ce sens qu'il y aurait une autre photo dans la photo ou un secret à 'intérieur.
Pour cette raison simple, revoir ses images c'est enchainer des regards, des visions différentes.
[*Permettez une incise : Je tombe dans l'abîme tant ces homonymes (abyme et abîme) brouillent les pistes. Les deux termes pourtant sans lien de parenté et de sens très différents, me paraissent contenir une même idée de mouvement, un même affranchissement ludique de la pesanteur… pas vous ?]

33 ème missive - L'Origine du Monde

10/04/2019

L'une de mes "visiteuses" plusieurs fois exposée, se tenait à fleur de peau devant une toile de Gustave Courbet (Le sommeil" 1866*). Est-ce pour cela que l'on m'offrit, le petit livre de Claude Schopp intitulé "L'origine du monde" ?

L'idée de l'auteur qui a sous-titré son travail "Vie du modèle", était d'en connaître davantage sur la femme qui posa anonymement pour "l'origine du monde" œuvre de Courbet peinte également en 1866.

Ce tableau on le sait, fit scandale en son temps sous le règne de Napoléon III. En est-il d'ailleurs autrement aujourd'hui avec le retour d'une censure surplombante qui niche dans la globalisation du monde ?

Le sujet est un s exe féminin exposé dans son intimité absolue, sans contexte érotique et même sans contexte du tout, sans prétexte ni excuse. Nous ne sommes pas très loin des représentations anatomiques que l'on observe parfois sur les planches médicales et pourtant il se dégage de cette scène une étrange chaleur, celle qui peut-être nous monte au front.

Le titre donné par le peintre oriente la réflexion. La toile qu'il a faite, montre en gros plan le lieu précis de la naissance de tout humain. Elle se range pour cela du côté des Vénus de la préhistoire dont le large bassin célébrait le même mystère. (Vénus de Lespugue, de Willendorf ou de Laussel…) L'origine du monde est là, du moins si l'on s'en tient au niveau du visible.

S'il est impossible de savoir qui avait posé pour les sculptures préhistoriques mentionnées à l'instant, la difficulté paraît moins redoutable s'agissant d'un modèle vivant sous le Second Empire. En tout cas monsieur Claude Schopp est-il parvenu à sortir de l'ombre la dame qui incarne l'origine du monde. L'enquête qu'il a menée à partir de la correspondance qui liait George Sand à Alexandre Dumas fils, révèle que la femme anonyme serait une enfant naturelle tardivement reconnue et de modeste condition. Constance Quéniaux c'est son nom, sut malgré tout atteindre le haut du pavé et s'y maintenir. Brillante danseuse, Rat de l'Opéra elle connut un réel et durable succès, sa passion c'était les planches sa fortune c'était celle de quelques hommes. Elle fut donc aussi, sélectivement, une fille de plaisirs. Il faut se garder de considérer cet état de fait depuis le 21ème siècle, il y a 150 ans la "danseuse" était une figure sociale communément admise voire prisée.

Après avoir été applaudie à l'opéra elle en devint plus tard une spectatrice assidue et elle consacra une partie de son temps à venir en aide aux pauvres et à collectionner des objets d'art. Joli parcours.

Ce qui force l'admiration c'est son habileté à se maintenir en bonne place, à s'ennoblir et à agir sans s'exposer outre mesure. C'est là une élégance qui manque à beaucoup de nos contemporains. Son intelligence enfin, mérite d'être soulignée qui lui permit de s'extraire du troisième dessous où la tombola de l'existence l'avait fait naître.

Quant à moi dès les premières pages du livre j'ai pensé que Constance – je l'appelle Constance - née en 1832 était contemporaine des débuts de la photographie** et qu'il y avait donc peut-être un portrait de ce personnage de l'histoire de l'art !

Avait-on la photographie de Mademoiselle Constance, Adolphine, Quéniaux née à Saint-Quentin le 9 février 1832 ?

La réponse dépassa mes espérances car oui, nous avons le portrait de celle qui représente peu ou prou à la fois la naissance et le vertige. Mieux, au dix-neuvième siècle les appareils photographiques étaient très rares et les particuliers n'avaient pas d'appareil photo, Constance fut donc portraiturée par des professionnels de cet art naissant. Nadar soi-même, mais aussi Disderi (qui déposa le brevet de la photo carte de visite en 1854), Pesme, Janicot et autres portraitistes de la seconde moitié de ce siècle-là firent des photos de la Dame. (A voir sur la toile... enfin, l'autre toile)

Voilà donc encore une carte jouée par l'art photographique… mais au fait si le cinéma est le 7 -ème art, la poésie le 5 -ème … la photo ou se glisse-t-elle ?

G-A-D

* Également dénommée "Les deux amies" ou "Paresse et luxure".

** La date conventionnelle de l'invention de la photographie serait le 7 janvier 1839, jour de la présentation à l'Académie des sciences de « l'invention » de Daguerre, le daguerréotype.

32 ème missive – Tout était beau !

29/11/2018

Il y a peu, la comédienne Annie Duperey contait au journaliste Augustin Trapenard, une scène épiphanique. La première fois qu'elle eut en main un appareil photographique pourvu d'un téléobjectif, elle découvrit que soudain dans le viseur tout devenait beau.
Elle a raison, le téléobjectif révèle et transforme la réalité. Un objet surpris hors de son contexte et sans aucune référence à sa fonction, se métamorphose effectivement. Il devient un ready-made par le discret truchement du jeu de lentilles. Le sujet reste le même mais c'est le regard qui change. Les regardeurs (où "Les Visiteuses" éventuellement) recréent l'œuvre ou l'objet visé sans avoir pourtant à le modifier eux-mêmes par une action quelconque.
Le regard disposerait donc d'un pouvoir de transmutation à la simple condition de s'approcher au plus près de l'évènement. Voir de plus près aurait pour conséquence de mieux regarder de mieux appréhender les couleurs, les nuances et les formes. Le rapprochement visuel permet de voir davantage et mieux encore, il implique le verbe "respecter" qui signifie étymologiquement : re-regarder, s'y prendre à deux fois, bien regarder. Peut-être en est-il ainsi du regard que l'on porte sur les gens, avec un téléobjectif mental on y verrait davantage de beauté.

Cet accessoire permet de cibler une scène éloignée et de l'intensifier. Ce que le 50 mm absorbe sans panache est magnifié par le zoom. Là où rien ne se passait, s'épanouissent des lignes de force, un visage prend soudain le dessus, un geste mineur se meut en pose ou le quidam devient un personnage. Ces enrichissements donnent au travail du photographe un champ infini de créativité.

Nous allons aborder décembre ce mois si particulier où se mêle un vague sentiment de tristesse à une sensation de joie fébrile prête à bondir. Les longues nuits noires et les matins frileux portent la promesse du flamboiement de l'âtre, des guirlandes lumineuses et du renouveau prochain. Bonnes fêtes à tous.

31ème missive – RONIS, CARTIER-BRESSON, DOISNEAU ET MOI

13/09/2018

Le téléphone portable a aujourd’hui investi toute la société depuis le mendiant assis devant le supermarché, jusqu’au propriétaire d’un grand yacht au mouillage dans une marina de luxe. Si ça n’est pas le signe d’une cohésion sociale réussie, c’est en revanche par ricochet un facteur de démocratisation de la photographie. Rares sont les téléphones mobiles qui ne sont pas dotés d’une fonction « prise de vue ». Un gosse âgé de dix ans en 2018 a toutes chances de déjà disposer de centaines de portraits de lui-même. Dans ce corpus numérisé il n’est pas hasardeux de supposer qu’une sur cent soit une image réussie. Les gosses ont déjà leur press-book.
Les enfants du milieu du vingtième siècle ont à l’inverse été peu photographiés par leurs familles. Les appareils photos étaient chers, leurs réglages nécessitaient une initiation, le nombre de prises de vue par bobine était limité, le développement et le tirage avaient un coût. La photo n’était pas le geste machinal et peu couteux d’aujourd’hui. En 2017 ce sont mille milliards de photos qui ont été prises par les seuls smartphones !
Un gamin, une gamine des années 50 et 60 n’étaient le plus souvent qu’un des personnages qui figuraient sur le cliché au milieu des parents, oncles et tantes ou voisins. Les portraits individuels n’existaient que dans le cadre scolaire et seulement si les parents y consentaient.
L’album de famille n’était souvent qu’une boite renfermant quelques dizaines de tirages modestes donnés par l’oncle ou la voisine et qui se mêlaient aux photos de mariages et autres grandes fêtes. L’enfant n’était presque jamais le sujet premier.
La botte secrète de cette génération devenue vieille, ce sont les photographes humanistes. Il suffit de se promener dans l’œuvre de Willy Ronis, d’Izis, d’Henri Cartier-Bresson ou de Robert Doisneau pour se reconnaître dans tel ou tel enfant immortalisé dans une rue.
Mes propres photos joueront-elle plus tard ce rôle pour quelques-uns malgré l’avalanche d’images sous laquelle nous croulons ?

Je livre dans les galeries comme pour chaque missive un aperçu photographique de mes « humanités »

30 ème missive – APRES CHAUMONT-SUR-LOIRE

04/06/2018

J'ai inventé les photophones. Je les ai présentés pour la première fois en tant que série à "COULEURS EN LOIRE". (Pentecôte 2018).

Néologisme
Le mot de "photophone" que j'avais forgé pour désigner mes instruments silencieux a été l'occasion pour nombre de visiteurs d'avouer leur ignorance. Ils supposaient que ce terme qui leur échappait relevait du lexique courant. La révélation qu'il s'agissait d'un néologisme qu'ils ne pouvaient connaître les rassura.
L'objet lui-même suscita deux sortes de réaction. Une partie des visiteurs et des Visiteuses demeurait interdite un court instant puis s'échappait sans un mot, vers ma petite installation "Pas-de-Publicité-Merci". L'autre partie équivalente en nombre, s'appropriait l'idée du photophone et par l'esprit, s'appliquait à faire entrer en vibration les cordes apocryphes. Ils souriaient à cette idée farfelue d'un instrument pensé, silencieux, conceptuel. Il y eu même une professeure de musique qui fut enchantée de rencontrer-là un divertissement dans ses cordes.

Dénonce-ta-pub
J'exposais aussi le cri publiphobe des boites à lettres. Chaque photo comme pour ma série des Visiteuses est authentique, je n'ai rien ajouté, rien sollicité. Les gens refusent la publicité et le disent ou le hurlent par écrit. Une Visiteuse m'a dit "mais qu'est-ce qu'elle vous a fait la publicité ?" Je m'attendais à ce qu'elle défende la publicité, mais non elle n'ajouta rien à ma réponse en forme de pléonasme "je suis publiphobe". Depuis j'ai repensé à sa remarque et j'ai fini par conclure que cette personne devait être une psychologue. Sa question n'attendait pas de réponse, mais cette question à ses yeux devait être la mienne "que m'a fait la publicité ?"

Attention phrase longue :
Si je regarde cette expo qui réunit des instruments de musique silencieux et la manifestation d'un refus du tapage publicitaire, je remarque que les deux sujets ont en commun de vouloir échapper au vacarme du monde, à sa pression sur les êtres, à la démographie suicidaire, à l'injonction d'aller vite, de perdre le temps du métronome et de gaspiller celui de la vie.